Souvenirs évoqués par Jean Coulomb, membre de l'Institut Annales de Physique 10, (1985) 535 Pour bien cerner la personnalité d'Alfred Kastler, il faudrait décrire son enfance alsacienne, ses liens avec l'Ecole Normale Supérieure, ses découvertes scientifiques, son action humanitaire. (...) Autant que possible nous lui laisserons la parole, en puisant dans les allocutions si vivantes qu'on lui a souvent arrachées. Sauf avis contraire les passages entre guillemets sont donc de lui, mais il a fallu les abréger, quitte à perdre de leur saveur. En 1914, "Guebwiller se trouvait très près du front (...), les obus y pleuvaient ; mes parents vinrent donc s'installer à Colmar, ou plus exactement à Horbourg. Je fréquentais le lycée de Colmar, non le "Gymnasiumm", mais la "Oberrealschule" (...) ; nous étions regardés de haut par ceux qui cultivaient les langues anciennes (...). Pendant mon temps libre je bêchais dans mon jardin potager (...). Le pain était affreux, noir, collant ; la viande manquait à peu près complètement (...). Nous devions, par classes entières, nous rendre à la forêt (...) ; je ne sais à quoi devaient servir ces feuilles que nous arrachions indistinctement des arbres (...). On nous parlait constamment de la victoire allemande...". "Quand, au printemps 1919, les classes reprirent, tout était changé. L'enseignement se faisait (...) en français, et nous en savions si peu (...). Nos professeurs faisaient l'impossible (...). Nos nouveaux maîtres rivalisèrent de dévouement. Et cependant, bien que je fusse ce qu'on appelle un bon élève, je faillis décrocher". "En 1920, le proviseur, M. Abry, avait eu une idée hardie : la création au lycée de Colmar d'une classe de mathématiques spéciales. Elle n'a duré qu'un an, elle avait cinq élèves. Nous eûmes des professeurs de choix (...). Couvés par eux nous fîmes des progrès rapides qui me permirent d'entrer à la fin de l'année scolaire à l'Ecole Normale Supérieure (...). C'est là que je trouvai cette atmosphère fraternelle, cette absence totale de chauvinisme, cette compréhension universelle, ce léger et souriant irrespect de toute autorité, cet attachement à toutes les causes généreuses, tout ce qui fait qu'on ne confondra plus jamais la France avec un régime imparfait qui la représente ou avec les erreurs d'un gouvernement qui passe" (...). Kastler est reçu premier (à l'agrégation). Cependant, a-t-il écrit, "les années de ma vie qui m'ont laissé le souvenir le plus désagréable sont l'année passée en taupe (...) et l'année de préparation à l'agrégation. On a l'impression de se mouvoir dans un long tunnel (...). Et cependant, dans ce tunnel, il y a des îlots de lumières (...), les conférences que nous faisait Henri Abraham". Commençons donc l'évocation des maîtres de Kastler par celle du "Bohu", qui dirigeait le laboratoire de physique depuis le début du siècle et dont les travaux de guerre avaient eu une très grande importance pour la radiotélégraphie alliée. "L'intérêt des élèves, voilà quelle était la préoccupation constante de Henri Abraham ! Peu de temps avant le concours d'agrégation, il s'adressa à notre promotion pour nous parler de ce souci majeur : "Vous aurez dans votre carrière à faire des leçons, nous dit-il, mais à faire passer des concours. N'oubliez jamais (...) que le candidat qui est devant vous n'est pas dans son état normal. Si vous voulez être capable de le juger (...) posez une question telle que le candidat puisse y répondre à coup sûr. Puis vous poserez des questions de difficultés croissantes et vous ne tiendrez pas compte de la première". Je me suis souvent rappelé de cette recommandation". Plus déterminante encore pour la carrière de Kastler fut l'influence de Eugène Bloch (le grand U), né à Soultz près de Guebwiller après son frère Léon Bloch (le petit u), littéraire d'origine mais étroitement associé aux recherches de son cadet. Eugène Bloch a initié des générations de normaliens aux découvertes retentissantes de la physique nouvelle. "Non seulement spectateur mais acteur de cette grande épopée, il s'attaquait au problème alors central, la structure électronique des atomes d'après leurs spectres ultraviolets. C'était un merveilleux professeur (...), c'est ici le moment pour dire tout ce que je dois personnellement à l'enseignement d'Eugène Bloch, ce que toute notre équipe (...) doit à celui qui a créé au laboratoire de physique de l'Ecole Normale le groupe de spectroscopie". Après l'agrégation, Kastler enseigne quelque temps au lycée de Mulhouse, puis à Colmar où naît Mireille en 1928. Il amorce une thèse à l'Institut de Physique de Strasbourg. Mais la famille part pour Bordeaux en 1929. Kastler y enseigne en taupe puis devient en 1931 assistant de Pierre Daure qui arrivait à la Faculté des sciences. Kastler soutient à Paris en 1936 sa belle thèse sur la fluorescence visible de la vapeur de mercure. Eugène Bloch en est l'élogieux rapporteur. Kastler, nommé maître de conférences à Clermont-Ferrand, étudie la visibilité exceptionnelle du Mont-Blanc à partir du Puy de Dôme ; il guidera plus tard Henri Dessens pour sa thèse sur les contrastes à grande distance. Mais la chaire de Pierre Daure devient vacante et, en 1938, Kastler le remplace à Bordeaux. Claude y naît peu après. Kastler entame avec Auguste Rousset des travaux sur l'effet Raman. Mais il s'intéresse toujours à l'optique atmosphérique ; l'attribution de la raie jaune observable dans le ciel crépusculaire à la résonance optique d'atomes de sodium situés dans la très haute atmosphère a été établie par une série de travaux français parmi lesquels ceux de Kastler (1940, puis 1949 en Laponie suédoise) ont joué un rôle essentiel. Les méthodes qu'il a mises au point à cette occasion ont beaucoup servi en aéronomie spatiale. La guerre éclate, stagne quelques temps, et voici l'invasion. En 1941 Pierre Auger part pour l'Amérique. Kastler assure sa suppléance à la Sorbonne et à l'Ecole (il lui succédera en 1944). Plongée dans l'angoisse générale, l'Ecole souffre mais résiste (Lewy-Bertaut conserve de faux papiers signé Kastler). Eugène Bloch, qui dirige depuis 1937 le nouveau laboratoire de physique, est destitué. "Les deux frères devaient trouver (...) à la Faculté des sciences de Lyon un répit de courte durée. Puis sont venues les années (...) de terreur et d'espoir, puisque les forces américaines avaient débarqué en Afrique du Nord, mais la Gestapo régnait maintenant sur la France toute entière. Coup sur coup nous apprenons les mauvaises nouvelles : l'arrestation à l'age de 75 ans, de Henri Abraham avec sa fille qui refusait de se séparer de lui, leur déportation, puis le silence ; le guet-apens dont fut victime l'Université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand et la déportation à Buchenwald des professeurs et des étudiants ; enfin cette heure sombre où Henri Bruck, l'un des meilleurs élèves d'Eugène Bloch, vient m'apprendre, les larmes aux yeux, son arrestation par la Gestapo. Hélas, Eugène Bloch lui aussi devait disparaître dans la nuit d'Auschwitz." Georges Bruhat, directeur scientifique de l'Ecole, meurt en camp de concentration. Enfin Kastler souffrira atrocement en apprenant petit à petit le calvaire des alsaciens envoyés de force sur le front russe ; parmi eux se trouvait le frère très aimé à qui sont dédiés les poèmes de "Europe ma patrie", expression inoubliable de cette douleur sublimée. Paris libéré, le groupe de recherches opérationnelles de la France libre, où travaille notre vieil ami ami Szolem Mandelbrojt, s'efforce d'établir des contacts entre chercheurs anglais et scientifiques français brusquement tirés de cinq années d'isolement. Kastler et moi partons pour Cambridge. On nous accueille à bras ouverts. Nous pouvons admirer le civisme britannique et le respect des traditions. A la même époque Jean Brossel part faire sa thèse au Massachussets Institute of Technology, mais Kastler et lui restent en constantes relations. Ainsi naissent, dit Brossel, les concepts de base et les premières confirmations expérimentales de ce qu'on a appelé la double résonance, puis le pompage optique. (...) Brossel revient en 1951, par fidélité à Kastler. "C'était, dit-il, un professeur extraordinaire, dont la culture scientifique était immense (...). Son exigence de clarté était permanente, et puis il avait guidé mes tout premiers pas dans la recherche (...). Je me souviens du choc que j'ai ressenti en retrouvant, après six ans, le laboratoire ; c'était le dénuement ! mais en même temps, nous n'aurions pu trouve nulle part une telle qualité d'hommes, année après année." La floraison des découvertes dans l'équipe normalienne de spectroscopie hertzienne attire l'attention du monde des physiciens. Honneurs, prix, doctorats honoris causa, cooptations par des Académies étrangères, mais charges aussi hélas, fondent sur Kastler. J'ai quelques remords d'avoir été l'un de ceux qui le mettaient à contribution (pour lui confier le laboratoire de l'horloge atomique du C.N.R.S., le Service d'aéronomie, etc. ; ou simplement pour recueillir ses avis). il fut (difficilement !) élu à l'Académe des sciences en 1964, heureusement pour elle car il ne se serait pas représenté. Le 3 novembre 1966, la France apprit que le Prix Nobel de Physique était décerné à Alfred Kastler "pour la découverte et le développement des méthodes optiques pour l'étude des résonances hertziennes dans les atomes". (...) Son souci était d'une part d'éviter des confusions (L'Académie des Sciences de Stockholm a eu mille fois raison de ne pas nous associer au Prix Nobel décerné aux inventeurs des lasers et masers), d'autre part de faire reconnaître le caractère collectif des travaux couronnés. Il fit tant qu'en présentant son oeuvre au roi de Suède le Professeur Ivar Waller mentionna à plusieurs reprises le rôle de Brossel. Heureux, Kastler avait amené sa femme, ses enfants, trois petits-enfants. "Je croyais à chaque instant, écrit-il, revivre (...) le merveilleux voyage de Nils Holgersson". Kastler, si vulnérable, lors des années d'Ecole, s'était bien entendu affermi. André François-Poncet à son sujet disait (...) : "l'homme est charmant, séduiant, exquis. il restitue au mot de gentillesse sa pleine signification. ce n'est pas que son caractère soit trop conciliant pour être ferme. Il est doux, mais obstiné, voire têtu ; il sourit, mais il ne cède pas ; la raison des positions qu'il adopte réside dans sa générosité native, dans son humanité profonde ; dans son souci de la justice. il connaît sa valeur. Elle ne lui inspire aucun orgueil". Le portrait est assez exact, quoique François Poncet, pourtant spécialiste de l'humour, oublie de mentionner celui de Kastler. Celui-ci ne disait-il pas, devant l'assaut des journalistes, qu'on le poussait à montrer comme Brigitte Bardot des choses qu'il eût été convenable de cacher. Finalement, il prit son parti d'être devenu un homme public et s'efforça sans crainte de se disperser, de mettre sa renommée au service du bien. Retrouver trace de tous les efforts qu'il a déployés serait à peu près impossible. Je vais citer quelques cas dont j'ai eu directement connaissance, sans revenir sur ses fidélités profondes (l'Alsace, donc l'Europe ; l'Ecole Normale ; ses collègues ; les élèves qu'il a formés, etc.). En mai 1968, dans "ce bateau ivre que fut alors l'Université", on comptait sur ses doigts ceux qui plaçaient les révoltés face aux conséquences de leurs actes. Kastler, impavide, leur répétait inlassablement que malgré les aléas des concours la sélection honnête était la seule garantie d'équité pour les enfants des familles modestes. Comme pour beaucoup des combats qu'il a menés, il fut peu suivi dans l'immédiat. Il y était résigné ; ces choses devaient être dites et la leçon porterait des fruits tôt ou tard. Avançant en âge, Kastler sans renier la culture scientifique, la musique, la vie de l'esprit, se penche de plus en plus sur le sort des malheureux, au prix d'un constant surmenage et de voyages épuisants. Président, entres autres, de la Société de secours des Amis des Sciences, il regrette que les Français en soient les seuls bénéficiaires ; il crée donc l'Association d'Aide aux Scientifiques Réfugiés, pour laquelle il multiplie les démarches, imagine des financements, sauvant ainsi du désespoir plusieurs collègues apatrides. Président le Conseil du grand centre Unesco de physique mathématique à Trieste, il y fait organiser des enseignements pratiques pour les scientifiques du tiers-monde, abandonnés à eux-mêmes après leurs études. Contentons-nous de ces deux exemples. Ils montrent que Kastler ne s'est jamais borné à ameuter l'opinion pour vaincre son indifférence en face des catastrrophes prévisibles. Mais il ne s'en prive pas ! Pacifiste dès 1924 d'après Dechêne, il clame maintenant son horreur de la guerre. Il cherche désespérément au sein du mouvement Pugwash le moyen d'atténuer les tensions : "ses silences d'écoute et les quelques mots qu'il prononçait avaient un poids tout à fait extraordinaire", écrit (à Jean Langevin) Etienne Bauer, secrétaire général de Pugwash France. Kastler profite surtout, pour tenter de convaincre, des multiples occasions qui s'offrent à lui. Voici, au hasard, une de ses interventions. "L'espèce humaine court à son suicide. Lorsque les deux grands : Etats-Unis et Russie soviétique ont proposé il y a quelques années aux autres nations un traité de non-prolifération des armes nucléaires, ils se sont moralement engagés à entrer dans la voie du désarmement. Cet engagement n'a pas été tenu (...). Vers la fin de ce vingtième siècle, nous serons un milliard de nantis en face de cinq milliards d'hommes du tiers-monde. Pardon, il n'y aura pas cinq milliards puisque les progrès de l'alimentation ne pourront pas suivre le rythme du développement humain ; au moins un milliard sur cinq va d'ici là mourir de faim (...). Ces quatre millards auront quelques bombes type Hiroshima, le milliard de nantis en état de panique aura dix mille bombes à hydrogène. Je laisse aux artistes et metteurs en scène qui sont parmi nous ce soir d'imaginer le scénario...). (...) Alfred Kastler s'est éteint doucement à l'aube du 7 janvier 1984, pleuré par les siens, pleuré par tous ceux qui l'aimaient ; il avait des amis dans le monde entier.
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